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29/11/1999

Le libre-échange, oui, mais jusqu'où ?

Il est économiquement déraisonnable et moralement inacceptable de tout soumettre à la concurrence.

 

Le nouveau cycle de négociations commerciales qui s'ouvre à Seattle sous l'égide de l'OMC attise la controverse à propos de la mondialisation. D'un seul coup, le débat qui paraissait éteint se réveille. C'est la question de la sécurité alimentaire qui a servi de déclencheur. Le boeuf aux hormones américain et la vache folle anglaise ont fait davantage que tous les débats théoriques sur les vertus comparées du libre-échange et du protectionnisme.

Il est vrai que, ce qu'on appelle désormais « l'affaire Michelin » a eu aussi sa part, à tort ou à raison, dans le déchaînement des passions.

61 % des Français répondent à un sondage récent (1) que la mondialisation leur inspirent de l'inquiétude ou de l'hostilité, 73 % qu'elle affaiblit la démocratie, 73 % encore qu'elle accroît les inégalités sociales et la précarité. Bref, tout démontre que le rejet est massif, même s'il faut se méfier des sondages. Mais le débat est confus.

De quoi parle-t-on vraiment ? Pour ou contre la mondialisation ? La question est classique mais que signifie-t-elle exactement ? En vérité pas grand-chose. S'il s'agit de prendre position pour ou contre la révolution de l'information, c'est évidemment idiot : le progrès technique fait son chemin, qu'on soit pour ou contre. S'il s'agit de prendre position pour ou contre l'ouverture des frontières, le problème est qu'il n'y a pas d'absolu. Tout le monde sent bien que la fermeture totale est intenable pour des raisons qui ne sont pas seulement techniques et économiques, mais aussi intellectuelles, culturelles et même morales. Mais tout le monde ne sent pas aussi bien à quel point l'ouverture totale est tout aussi intenable. Tout ouvrir signifie tout livrer au libre-échange, c'est-à-dire à la libre concurrence. Ce qui aurait pour conséquence d'interdire toute intervention des gouvernements susceptibles de créer une distorsion dans le libre fonctionnement du marché. Ce qui veut dire non seulement qu'il n'y aurait plus aucune politique économique possible mais aussi qu'il n'y aurait plus de politique du tout.

C'est exactement la philosophie de l'Accord multilatéral pour les investissements, le fameux AMI, mis temporairement de côté à la demande de la France. Mais c'est exactement vers ce à quoi nous mène aussi le glissement progressif des négociations commerciales internationales des marchandises vers les services, et des obstacles tarifaires vers les obstacles non tarifaires. En effet, tant qu'il s'agissait des marchandises et des droits de douanes, les choses étaient à peu près bien cernées. Depuis qu'on est passé aux obstacles non tarifaires, tout peut être considéré comme une entrave à la concurrence : il n'y a plus aucune limite. Il en va de même quand on passe des marchandises aux services puisque, dès lors, la concurrence est susceptible de s'appliquer à tout, à la distribution de l'électricité et du courrier, aussi bien qu'à la santé, à la culture, à l'éducation, la protection sociale, la retraite et, pourquoi pas, à la police, à la justice...

Bref, si l'on va au bout de cette logique, aucun pays n'aurait plus le droit de définir pour lui-même son propre contrat social, dans la mesure où le contrat social c'est quand même pour l'essentiel le bornage de l'espace marchand par rapport au non-marchand.

Il n'existe un contrat social qu'à partir du moment où la rentabilité n'est pas le seul et unique critère de l'organisation sociale. Ce qui pose un tout autre problème que celui de la « régulation ». Les partisans de la mondialisation absolue se dédouanent souvent en proclamant « la mondialisation, oui, mais régulée ». Ils veulent dire qu'il faut réguler la concurrence avec des règles internationales, mais en soumettant quand même tout à la concurrence. Le problème c'est que, justement, il est économiquement déraisonnable et surtout moralement inacceptable de tout soumettre à la concurrence. Il n'y a pas que la menace des monopoles privés qui soit en cause. Il y a aussi des choses qui n'ont pas de prix : la santé, l'indépendance nationale, l'égalité, la culture...

Techniquement, on peut toujours appliquer le calcul économique à toutes les activités humaines et tout peut être privatisé. Mais ce n'est pas nécessairement une bonne idée du point de vue de la civilisation. Ce n'est pas non plus forcément une bonne idée du point de vue de l'efficacité économique. Selon l'excellente formule d'un célèbre professeur d'économie de Stanford, « un pays n'est pas une entreprise. Une entreprise produit pour vendre, un pays produit pour consommer ». Faire de la compétitivité le but en soi de l'économie, c'est confondre le moyen avec la fin. Et c'est prendre le risque de tuer la compétitivité au nom de la compétitivité quand le prix à payer est la destruction de toute forme de société et de cohésion.

La concurrence, oui, parce qu'elle est un facteur de dynamisme et de progrès. Mais à la condition que chaque peuple garde le droit de décider comment il veut vivre. A partir de quel moment la concurrence met-elle en danger le droit d'un peuple à disposer de lui-même ? Nul ne peut répondre à cette question par la seule application du calcul économique, ni par la seule application d'une règle de droit universelle et intangible

La question est politique. Elle mérite d'être posée.

 

 

La Croix, 29/11/1999

(1) Sondage CSA-Marianne, 22 nov. 1999.

 

08/11/1999

Euphorie économique et euphorie boursière

Euphorie économique et euphorie boursière. C'est dans la politique monétaire qu'il faut chercher la clé de la croissance providentielle actuelle. Son avenir dépend donc des banques centrales.

 

Le chômage baisse, le rythme de croissance du produit national est soutenu, les comptes publics s'améliorent, la Bourse monte... Incontestablement, les choses vont beaucoup mieux et l'on ne peut que s'en réjouir. De là à en conclure que la croissance forte est assurée pour dix ans et que le plein-emploi est en vue, il y a tout de même une marge. L'extrapolation des tendances est toujours un exercice périlleux et l'avenir qui se dessine rien moins que certain. Il faut se souvenir que le chômage a déjà connu des reflux massifs sans lendemains, en 1989-1990 sous l'effet d'une croissance de plus de 4 % par an et en 1994 quand la croissance est remontée à 3 %. Il faut aussi prendre la mesure du recul actuel en observant que le chômage est redescendu à un niveau à peine inférieur à celui de 1995 et que les chiffres du chômage ne prennent en compte qu'une partie de la désintégration du travail.

Pour évaluer à quel point l'incertitude sur l'avenir est grande, il faut d'abord essayer de comprendre d'où nous vient cette croissance providentielle après des années de stagnation. Passons d'abord sur l'effet statistique des 200 000 emplois-jeunes d'ores et déjà créés : ils relèvent davantage de la politique sociale que de la politique économique et sont appelés à n'avoir sur le chômage qu'un effet transitoire. Passons aussi sur la réforme des 35 heures, qui est peut-être une conquête sociale mais pas une arme de lutte contre le chômage : l'effet sur l'emploi est invérifiable, quoi qu'en disent les statisticiens officiels, à cause de tous les effets induits et de l'impossibilité de séparer les conséquences de la réduction de la durée du travail des conséquences du retour de la croissance.

En réalité, c'est dans la politique monétaire qu'il faut aller chercher la clé. La conjoncture actuelle est une preuve de plus que les taux d'intérêt et les cours de change ont bel et bien un impact sur l'économie réelle. En laissant le dollar s'apprécier fortement sans relever les taux d'intérêt, les autorités monétaires européennes ont donné à l'économie une formidable bouffée d'oxygène et de compétitivité. Que la France, pays le plus étouffé par la monnaie forte, en profite davantage que les autres n'a rien d'étonnant. Même si les taux d'intérêt réels, c'est-à-dire déduction faite de l'inflation, restent encore élevés.

On mesure mieux après coup le coût exorbitant de la politique du « franc fort » aggravée par l'austérité budgétaire. Reste que rien ne prouve que les « banquiers centraux » européens se soient définitivement convertis au pragmatisme monétaire et débarrassés de leur obsession anti-inflationniste. La menace d'une restriction monétaire pèse toujours sur la conjoncture et le risque d'un atterrissage brutal est d'autant plus grand que l'euphorie économique actuelle est indissociable de l'euphorie boursière. L'inflation des prix des actifs financiers devient en effet phénoménale quels que soient les critères d'appréciation qu'on utilise, et cette inflation financière tire en partie la croissance mondiale. Le mécanisme est désormais bien connu : l'inflation financière gonfle le patrimoine des actionnaires et cet « effet de richesse » stimule la consommation et l'endettement qui, à leur tour, entraînent la production.

Cercle vertueux si les cours de Bourse reflètent la valeur réelle des actifs, cercle vicieux si les cours de Bourse sont surévalués par la spéculation. Les plus optimistes mettent l'euphorie boursière sur le compte des formidables perspectives ouvertes par la « nouvelle économie » des technologies de l'information et d'Internet. Pari audacieux tant il est difficile d'évaluer raisonnablement la valeur future d'un site Internet. Que la bulle financière éclate d'elle-même parce que les analystes financiers auront revu à la baisse les profits futurs des sociétés liées à Internet ou que les autorités monétaires fassent chuter la Bourse en resserrant le crédit, et c'est tout le mécanisme de la croissance économique qui s'en trouverait compromis. Selon que l'illusion financière se dissipera brutalement ou progressivement, l'atterrissage sera plus ou moins douloureux. Faut-il pour autant redouter une grande crise sur le modèle de 1929 ? Sans doute pas. Le pire n'est jamais sûr et la grande crise économique des années 30 ne fut pas que boursière : ce fut aussi une formidable crise de déflation monétaire provoquée par la politique erronée de la Banque fédérale de réserve américaine. Aujourd'hui encore, tout dépend des banques centrales et la partie décisive se joue aux Etats-Unis. A force d'anticiper la croissance future dans les cours de Bourse, la capitalisation boursière américaine représentera bientôt près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale, l'endettement des entreprises américaines est au plus haut et les ménages américains commencent à avoir un taux d'épargne négatif, c'est-à-dire à consommer davantage qu'ils ne gagnent. Jusqu'à quand ?...

Cruel dilemme : si, pour freiner l'emballement, la Banque fédérale resserre sa politique monétaire en augmentant progressivement les taux d'intérêt. La Bourse américaine baissera et la croissance mondiale se ralentira mais le dollar s'appréciera et l'Europe améliorera sa compétitivité monétaire. Si la Banque fédérale conserve une politique monétaire souple sans créer d'inflation, l'euphorie boursière continuera de tirer la croissance mondiale mais le dollar aura tendance à se déprécier et l'Europe perdra sa compétitivité monétaire.

Dans ce contexte, la réaction de la Banque centrale européenne ne sera pas neutre : que le resserrement monétaire soit prématuré et exagéré et l'économie européenne perdra sur tous les tableaux. De fait, la voie est désormais étroite pour dégonfler la bulle financière mondiale sans provoquer de catastrophe et la prudence devrait être davantage de mise que l'euphorie.

 

La Croix, 08/11/1999