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08/11/1999

Euphorie économique et euphorie boursière

Euphorie économique et euphorie boursière. C'est dans la politique monétaire qu'il faut chercher la clé de la croissance providentielle actuelle. Son avenir dépend donc des banques centrales.

 

Le chômage baisse, le rythme de croissance du produit national est soutenu, les comptes publics s'améliorent, la Bourse monte... Incontestablement, les choses vont beaucoup mieux et l'on ne peut que s'en réjouir. De là à en conclure que la croissance forte est assurée pour dix ans et que le plein-emploi est en vue, il y a tout de même une marge. L'extrapolation des tendances est toujours un exercice périlleux et l'avenir qui se dessine rien moins que certain. Il faut se souvenir que le chômage a déjà connu des reflux massifs sans lendemains, en 1989-1990 sous l'effet d'une croissance de plus de 4 % par an et en 1994 quand la croissance est remontée à 3 %. Il faut aussi prendre la mesure du recul actuel en observant que le chômage est redescendu à un niveau à peine inférieur à celui de 1995 et que les chiffres du chômage ne prennent en compte qu'une partie de la désintégration du travail.

Pour évaluer à quel point l'incertitude sur l'avenir est grande, il faut d'abord essayer de comprendre d'où nous vient cette croissance providentielle après des années de stagnation. Passons d'abord sur l'effet statistique des 200 000 emplois-jeunes d'ores et déjà créés : ils relèvent davantage de la politique sociale que de la politique économique et sont appelés à n'avoir sur le chômage qu'un effet transitoire. Passons aussi sur la réforme des 35 heures, qui est peut-être une conquête sociale mais pas une arme de lutte contre le chômage : l'effet sur l'emploi est invérifiable, quoi qu'en disent les statisticiens officiels, à cause de tous les effets induits et de l'impossibilité de séparer les conséquences de la réduction de la durée du travail des conséquences du retour de la croissance.

En réalité, c'est dans la politique monétaire qu'il faut aller chercher la clé. La conjoncture actuelle est une preuve de plus que les taux d'intérêt et les cours de change ont bel et bien un impact sur l'économie réelle. En laissant le dollar s'apprécier fortement sans relever les taux d'intérêt, les autorités monétaires européennes ont donné à l'économie une formidable bouffée d'oxygène et de compétitivité. Que la France, pays le plus étouffé par la monnaie forte, en profite davantage que les autres n'a rien d'étonnant. Même si les taux d'intérêt réels, c'est-à-dire déduction faite de l'inflation, restent encore élevés.

On mesure mieux après coup le coût exorbitant de la politique du « franc fort » aggravée par l'austérité budgétaire. Reste que rien ne prouve que les « banquiers centraux » européens se soient définitivement convertis au pragmatisme monétaire et débarrassés de leur obsession anti-inflationniste. La menace d'une restriction monétaire pèse toujours sur la conjoncture et le risque d'un atterrissage brutal est d'autant plus grand que l'euphorie économique actuelle est indissociable de l'euphorie boursière. L'inflation des prix des actifs financiers devient en effet phénoménale quels que soient les critères d'appréciation qu'on utilise, et cette inflation financière tire en partie la croissance mondiale. Le mécanisme est désormais bien connu : l'inflation financière gonfle le patrimoine des actionnaires et cet « effet de richesse » stimule la consommation et l'endettement qui, à leur tour, entraînent la production.

Cercle vertueux si les cours de Bourse reflètent la valeur réelle des actifs, cercle vicieux si les cours de Bourse sont surévalués par la spéculation. Les plus optimistes mettent l'euphorie boursière sur le compte des formidables perspectives ouvertes par la « nouvelle économie » des technologies de l'information et d'Internet. Pari audacieux tant il est difficile d'évaluer raisonnablement la valeur future d'un site Internet. Que la bulle financière éclate d'elle-même parce que les analystes financiers auront revu à la baisse les profits futurs des sociétés liées à Internet ou que les autorités monétaires fassent chuter la Bourse en resserrant le crédit, et c'est tout le mécanisme de la croissance économique qui s'en trouverait compromis. Selon que l'illusion financière se dissipera brutalement ou progressivement, l'atterrissage sera plus ou moins douloureux. Faut-il pour autant redouter une grande crise sur le modèle de 1929 ? Sans doute pas. Le pire n'est jamais sûr et la grande crise économique des années 30 ne fut pas que boursière : ce fut aussi une formidable crise de déflation monétaire provoquée par la politique erronée de la Banque fédérale de réserve américaine. Aujourd'hui encore, tout dépend des banques centrales et la partie décisive se joue aux Etats-Unis. A force d'anticiper la croissance future dans les cours de Bourse, la capitalisation boursière américaine représentera bientôt près de la moitié de la capitalisation boursière mondiale, l'endettement des entreprises américaines est au plus haut et les ménages américains commencent à avoir un taux d'épargne négatif, c'est-à-dire à consommer davantage qu'ils ne gagnent. Jusqu'à quand ?...

Cruel dilemme : si, pour freiner l'emballement, la Banque fédérale resserre sa politique monétaire en augmentant progressivement les taux d'intérêt. La Bourse américaine baissera et la croissance mondiale se ralentira mais le dollar s'appréciera et l'Europe améliorera sa compétitivité monétaire. Si la Banque fédérale conserve une politique monétaire souple sans créer d'inflation, l'euphorie boursière continuera de tirer la croissance mondiale mais le dollar aura tendance à se déprécier et l'Europe perdra sa compétitivité monétaire.

Dans ce contexte, la réaction de la Banque centrale européenne ne sera pas neutre : que le resserrement monétaire soit prématuré et exagéré et l'économie européenne perdra sur tous les tableaux. De fait, la voie est désormais étroite pour dégonfler la bulle financière mondiale sans provoquer de catastrophe et la prudence devrait être davantage de mise que l'euphorie.

 

La Croix, 08/11/1999

 

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