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18/10/1999

De l'impuissance publique

Dans l'économie française, l'Etat est devenu très faible. Pourtant, dans les pays les plus libéraux, on trouve toujours des politiques industrielles. Face à la toute-puissance des marchés, il doit y avoir une place pour la responsabilité politique.

 

Fusions après fusions, plans sociaux après plans sociaux, privatisations après privatisations, la doctrine de l'impuissance publique s'affirme.

L'été 1999 aura marqué un tournant. Dans la bataille BNP-Paribas-Société générale, dans l'affrontement entre Elf et Total, dans la fusion Pechiney, Alcan et Alu Suisse, dans le rapprochement de Rhône Poulenc avec Hoechst et dans l'affaire Michelin, l'Etat est apparu désarmé, faible, inexistant. Dans tous les cas, le gouvernement s'est contenté de commenter l'actualité financière, pour faire part tantôt de son approbation, tantôt de sa désapprobation.

Il est bon de s'interroger pour savoir si le projet Pébereau valait mieux que le projet Bouton, ou si la stratégie de Desmaret était meilleure que celle de Jaffré, ou si le progrès technique justifie ou non la compression des effectifs dans l'industrie du pneumatique. Mais le plus important dans cette cascade de restructurations, c'est d'évaluer le rôle qui est assigné au politique dans cette « nouvelle économie ».

Ou, pour être plus exact, le problème est de savoir quelle place le politique se reconnaît à lui-même dans l'économie globale. En se contentant de prendre acte de la décision du comité d'établissement de crédit dans la bataille bancaire et en invitant les salariés de Michelin à s'engager dans la lutte sociale pour faire plier leur patron, les plus hautes autorités gouvernementales ont répondu clairement à cette question : la politique n'a plus rien à dire sur ce type de sujet et l'art de gouverner n'est plus en économie qu'une forme de journalisme. On peut toujours prétendre que l'Etat ne peut pas dicter une conduite aux entreprises privées. Mais l'argument aurait un peu plus de poids si, au lieu de rester totalement inerte, l'Etat actionnaire faisait valoir son point de vue quand Renault décide de fermer Vilvorde ou de choisir l'anglais comme langue de travail.

Il serait aussi réellement convaincant si l'Etat n'intervenait nulle part ailleurs dans les pays développés. Mais ce n'est précisément pas le cas. Dans des pays comme les Etats-Unis ou le Japon, l'Etat mène des politiques industrielles et n'hésite pas à intervenir dans le secteur bancaire quand il le juge nécessaire. L'exemple ancien mais emblématique de la Continental Illinois aux Etats-Unis ou les actuelles fusions bancaires japonaises ne dessinent pas précisément un modèle de non-interventionnisme intégral. La leçon vaut aussi pour l'Europe.

En Allemagne, l'Etat fédéral et les Länder savent intervenir quand il le faut. Le gouvernement du Portugal nous a donné cet été un exemple de ce que peut faire la politique en s'opposant à la prise de contrôle d'une banque portugaise par une banque espagnole et en défiant la Commission européenne. La Banque d'Italie vient d'intervenir efficacement dans la restructuration du système financier italien...

Bref, quand elle existe, la volonté politique prévaut toujours sur celle des grandes entreprises ou celle des marchés. A tort ou à raison. Mais le problème n'est pas de savoir si l'intervention publique est justifiée ou non. Par définition, la politique est affaire de jugement de valeurs. Le problème est de savoir si elle est possible ou impossible et s'il existe ou non une dictature des marchés financiers qui dépasse les pouvoirs des Etats. A la formule à la mode selon laquelle l'Etat ne peut pas tout faire, répond l'évidence historique et empirique que l'Etat peut tout faire, pour le meilleur et pour le pire.

Mieux vaut sans aucun doute que l'Etat ne se mêle pas de tout. Encore faut-il qu'il ne renonce pas à tout, car si le marché possède des vertus d'efficacité, il ne porte pas, quoi qu'on en dise, de valeurs morales. Le marché, c'est un fait, n'a pas de projet, il ne va nulle part, il ne fabrique pas de la civilisation. Il ne se suffit même pas à lui-même pour faire une bonne économie. L'économie de marché est en réalité un subtil dosage d'institutions, d'organisation, de marchés et aussi de normes collectives. La meilleure preuve que le marché ne peut pas être sa propre fin, c'est que, livré à lui-même, il s'autodétruit : sans frein, la concurrence débouche sur le monopole et l'épuisement des ressources non appropriables.

La mondialisation ne signe pas par elle-même la fin du politique, elle lui pose un problème inédit. Problème qui, au demeurant, ne peut pas être résolu par la seule référence aux règles du jeu d'une régulation automatique mise en oeuvre par des autorités administratives indépendantes : la régulation juridique n'apporte pas plus de réponse que les automatismes du marché à la question du projet de société et du projet de civilisation.

Après la neutralisation des politiques macro-économiques au nom de l'indépendance des banques centrales et du dogme de l'équilibre budgétaire, après la disqualification du service public, le non-interventionnisme absolu de l'Etat dans les grandes restructurations industrielles et financières s'inscrit dans un processus inquiétant de dissociation de l'économique et du social.

Entre la régulation et le laisser-faire, l'idéologie de l'impuissance publique et de la dictature des marchés escamote l'essentiel, c'est-à-dire le volontarisme et la responsabilité politique.

 

La Croix, 18/10/1999