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28/06/1999

Créer de la valeur pour l'actionnaire ?

L'économie ne peut fonctionner durablement sur une logique financière cherchant à accroître sans cesse les profits à court terme.

 

La création de valeur pour l'actionnaire est la nouvelle religion du monde des affaires. Mais le credo tourne à l'obsession de part et d'autre de la fracture entre capitalistes et anticapitalistes. C'est, sous une forme nouvelle, le vieux conflit autour du profit qui resurgit dans le contexte inédit de la globalisation financière.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le débat n'a pas gagné en clarté. La confusion est même devenue assez extrême et elle croît avec ce qu'on appelle parfois la « financiarisation de l'économie », c'est-à-dire le glissement du capitalisme de production vers le capitalisme financier. Le capitalisme en effet change de nature avec la pression croissante des marchés financiers sur l'économie réelle.

Créer de la valeur pour l'actionnaire, c'est offrir le rendement le plus élevé possible au placement boursier. Une rémunération convenable du capital est évidemment une condition nécessaire du développement économique, puisque c'est la condition de l'accumulation des moyens de production à travers l'épargne et l'investissement. Mais s'il est normal de créer de la valeur pour l'actionnaire, il est destructeur de transférer trop de valeur à celui-ci. Il existe un repère simple : si le rendement du capital est constamment supérieur au taux de croissance de l'économie réelle, c'est-à-dire au rythme de la création de richesse, la rémunération du capital se fait au détriment de la rémunération du travail. L'impasse est évidente : si la part de richesse attribuée au capital augmente plus vite que la richesse globale, la part du travail dans le revenu national diminue, jusqu'à ce que le découragement des actifs freine la productivité ou que les revendications salariales se fassent trop pressantes.

Conclusion : on ne peut pas exiger durablement, comme aujourd'hui, une rémunération pour l'actionnaire de plus de 15 % par an quand les perspectives de croissance du revenu national sont inférieures à 4 %.

Le jeu pervers de la concurrence entre les fonds de pension d'une part, et entre les fonds spéculatifs d'autre part, tire les rendements attendus vers des niveaux tout à fait exorbitants, même une fois pris en compte les effets du choc technologique et les perspectives de développement à moyen et long terme qui sont liées à la révolution de l'information. Il faut chercher les causes principales de cette dérive notamment dans la collectivisation de l'épargne, les critères de performance, la cotation en continu et le mimétisme des gestionnaires de fonds.

Dans cette économie virtuelle de la finance globale, où les actionnaires les plus puissants, les fonds de pension, ne prennent plus le risque de l'actionnaire parce qu'il leur faut des rendements assurés, la dictature du court terme passe des marchés financiers au système productif et le travail devient la principale variable d'ajustement. Le capitalisme financier scie la branche sur laquelle il est assis, précisément parce que l'exigence de l'actionnaire est excessive.

Tout le malentendu est dans l'idée reçue que le seul but de l'entreprise est de créer de la valeur pour l'actionnaire. Comme si la seule et unique fonction de l'entreprise était subitement devenue d'enrichir ses propriétaires. Le contresens est total. La fonction économique de l'entreprise est bien de créer de la valeur, mais pour tout le monde et pas seulement pour l'actionnaire. Pour dire les choses autrement, le but de l'entreprise ce n'est pas le résultat net mais la création de valeur ajoutée. La valeur pour l'actionnaire, c'est-à-dire le profit, n'est que la part de la valeur ajoutée de l'entreprise qui revient au capital. La maximisation de la valeur ajoutée et la maximisation immédiate de la valeur pour l'actionnaire ne coïncident exactement que dans des circonstances très particulières qui sont celles de la concurrence pure et parfaite.

Mais les conditions de la concurrence parfaite ne sont jamais réunies, et l'obsession de la rentabilité à court terme finit au bout du compte par détruire de la valeur. Logiquement, cette contradiction entre profit immédiat et développement à long terme ne devrait être que passagère, dès lors qu'elle saute aux yeux des agents économiques qui sont au moins assez raisonnables pour ne pas répéter indéfiniment la même erreur. Sauf si des bulles spéculatives entretiennent l'illusion sur la valeur réelle des actifs financiers.

C'est exactement la situation actuelle : la déconnexion croissante entre les cours boursiers et les profits futurs anticipés des entreprises fausse le calcul économique et donne aux actionnaires l'impression qu'ils gagnent sur tous les tableaux. Mais une partie de l'effet de richesse dû à la hausse de la Bourse n'existe pas : la création de valeur par la spéculation est souvent fugace et la correction d'une bulle n'est pas une destruction de valeur mais un retour aux réalités. L'histoire de la fusion BNP/Société générale/Paribas est aussi édifiante à cet égard que le fut il y a quelques mois la mésaventure d'Alcatel lâché par les fonds de pension : les cours montent et descendent davantage au gré des déclarations des dirigeants et des émotions des opérateurs, que des prévisions fondées à propos de la création et de la répartition de la valeur ajoutée. La question de la pertinence stratégique des projets passe au second plan.

En se focalisant sur l'actionnaire, l'économie financière se trompe de cible et renverse dangereusement la logique économique. Certes la valeur est toujours subjective : un bien vaut le prix que l'acheteur est prêt à le payer. Mais in fine, la valeur d'une entreprise dépend de la disposition à payer de ses clients, et pas des préférences et des sentiments des acheteurs et des vendeurs d'actions. La fin en soi de l'entreprise c'est la satisfaction des besoins du client. La création de valeur pour l'actionnaire n'est qu'une résultante.

Cruel paradoxe : à trop exagérer l'importance des marchés financiers, on finit par tourner le dos à l'économie de marché.

 

La Croix, 28/06/1999

 

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