Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/03/1999

La concurrence pour quoi faire ?

Entre le service public et le monde concurrentiel, la ligne de partage est aussi morale : c'est celle d'une certaine idée de la citoyenneté et de son exercice.

 

Concurrence : le mot est à la mode. Entre le slogan et l'incantation magique. Solution unique de tous les problèmes, idéologie ultime de cette extrême fin de siècle en forme de fin de l'Histoire. Tout se dissout dans la concurrence : le droit, la citoyenneté, l'égalité, le service public, la Sécurité sociale, la République, la démocratie, la France, l'Europe...

L'économie a bon dos : la concurrence n'est pas toujours synonyme d'efficacité. Tout dépend en réalité des circonstances.

Dans le meilleur des cas, la concurrence permet que chacun travaille dans l'intérêt général tout en agissant dans son propre intérêt ou, pour dire les choses autrement, c'est le moyen de mettre l'égoïsme au service de la collectivité. Ce qu'Adam Smith appelait la « main invisible ». Mais la main invisible ne peut pas tout. D'abord parce que la concurrence n'est pas un ordre naturel, spontané. Le « laisser-faire, laissez-passer » cher aux libéraux du XIXe siècle, n'engendre pas la concurrence idéale des économistes, mais la loi de la jungle, c'est-à-dire la loi du plus fort, qui débouche sur les oligopoles, les monopoles, les ententes et les positions dominantes. Pour que la concurrence ne se détruise pas elle-même, il faut des règles du jeu, des autorités pour les faire respecter, et par conséquent un Etat. Et pas seulement un Etat minimum, totalement neutre, voué exclusivement à la régulation juridique. Parce qu'il y a des choses que le marché ne sait pas faire et sans lesquelles il n'y a pas de société possible.

Les idéologues de la concurrence font « comme si » il n'y avait aucune défaillance du marché. A tort : entre le « rendement social » et le « rendement privé », il existe un écart qu'aucun droit de la concurrence ne peut faire disparaître.

La mise en pièce des grands services publics en Europe est un cas d'école. On démantèle la SNCF ou EDF, soi-disant pour des raisons économiques. L'argument est toujours le même : la concurrence permettra automatiquement d'améliorer la qualité du service et de réduire les coûts. Le problème c'est que ces activités sont, comme le disent les économistes, à « rendements croissants », c'est-à-dire que les coûts de production sont d'autant plus faibles que la taille de l'entreprise est grande, à cause notamment de l'importance des coûts fixes.

La bonne solution économique est alors celle du monopole qu'on appelle « naturel » parce qu'il est lié à la nature de l'activité. Et tant qu'à avoir un monopole, mieux vaut qu'il soit public plutôt que privé. Pour contourner l'obstacle des « rendements croissants », certains théoriciens de la concurrence ont imaginé de séparer les infrastructures et l'exploitation : les infrastructures avec leurs énormes coûts fixes resteraient un monopole public, tandis que l'exploitation serait ouverte à la concurrence.

Modèle appliqué aujourd'hui aux télécommunications, aux chemins de fer, à l'électricité... par les directives communautaires. On appelle ça la « modernisation du service public ».

Le problème, c'est qu'il n'est pas si facile de séparer l'exploitation de la gestion du réseau. La complémentarité entre ces deux activités est si forte que la concurrence conduit à l'intégration verticale plutôt qu'à la séparation, comme en témoigne toute l'histoire économique des entreprises de réseau. A cause des coûts de coordination très élevés. A cause aussi de problèmes techniques très délicats, comme ceux que pose la nécessité d'équilibrer en permanence, de façon centralisée, les réseaux électriques. A cause enfin des impératifs de programmation à très long terme des investissements, pas seulement dans le transport mais aussi dans la production.

En réalité, pour toutes sortes de raison, on ne sait pas calculer le tarif optimal d'accès aux infrastructures, et par conséquent on ne sait pas créer les conditions d'une concurrence parfaite. Les résultats d'ailleurs sont là : démantelé et concurrentiel, le chemin de fer britannique fonctionne encore moins bien qu'avant et beaucoup moins bien que la SNCF, et EDF, monopole public intégré, produit l'une des électricités les moins chères d'Europe, tout en garantissant à la France un degré élevé d'indépendance énergétique. Autre constat : partout les industries de réseau privées se regroupent sous la pression des rendements croissants. Constat valable aussi bien pour l'électricité que pour le téléphone, aux Etats-Unis comme dans la reste du monde. Au bout, il y a moins de concurrence et non pas davantage....

Curieux paradoxe : on coupe en morceaux les entreprises publiques d'électricité, de téléphone et de chemins de fer pendant que celles du secteur privé se regroupent, et on applaudit en même temps aux concentrations bancaires...

L'argumentation économique ne tient pas. L'idéologie de la concurrence a d'autres objectifs que celui de l'efficacité. La concurrence est incompatible avec la péréquation, donc avec le principe d'égalité. Entre le service public et le monde concurrentiel, la ligne de partage est aussi morale : c'est celle d'une certaine idée de la citoyenneté et des conditions de son exercice. Prochaines étapes : La Poste, l'assurance maladie, la retraite, après la directive « électricité » et l'intrusion des assureurs privés dans la « couverture maladie universelle ». Question d'efficacité ? Non, de contrat social...

 

La Croix, 15/03/1999