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23/01/1999

La mondialisation se cherche une âme

Mondialisation : le grand mot de cette fin de siècle. Plus lourd de sous-entendus que de sens. Tout le monde l'emploie, personne ne sait exactement ce qu'il veut dire.

Il y a un fait : la révolution de l'information, la baisse des coûts de transports, la multiplication des échanges, l'ouverture des économies, la concurrence des pays à bas salaires... Mais le fait tourne au fantasme avec la dictature des marchés, des multinationales et des entreprises nomades.

La mondialisation, ce n'est certainement pas la paix, la prospérité, ni un nouveau bond en avant de la civilisation. Ce n'est pas non plus l'expression d'un complot planétaire visant à asservir l'humanité. La mondialisation n'a pas d'âme, pas tant parce qu'elle est un monstre froid que parce qu'elle n'a pas de conscience et par conséquent pas de but.

La question n'est donc pas : faut-il combattre moralement la mondialisation ? Mais plutôt : comment peut-on mettre de la morale dans l'économie internationale ? Vaste programme. Mais prenons d'abord la mesure du phénomène : il n'y a pas un sens de l'histoire vers toujours plus d'ouverture et toujours plus d'interdépendance. Le taux d'ouverture est à peu près aujourd'hui ce qu'il était à la veille de la Première Guerre mondiale pour les pays développés et le degré de dépendance économique n'est pas directement lié au volume des importations mais au caractère plus ou moins indispensable de celles-ci pour la production nationale.

Il ne faut pas sous-estimer la mutation en cours. Il ne faut pas l'exagérer non plus ; mais il y a quand même des problèmes : la dérive du capitalisme de production vers un capitalisme purement financier ; et les distorsions de concurrence entre pays développés et pays émergents qui transforment la mondialisation en machine à sacrifier le long terme au court terme, à détruire l'emploi et la cohésion sociale, à creuser les inégalités. Ce jeu à somme négative détruit la richesse au lieu de la créer et provoque de l'aliénation plutôt que de l'émancipation. Revanche posthume de Marx : il y a dans ce capitalisme financier-là une contradiction interne qui scie la branche sur laquelle il est assis. C'est à cette contradiction qu'il faut réfléchir.

Remettre l'économie au service de la civilisation et du progrès humain est impossible sans la réaffirmation de la primauté du politique sur l'économique. L'éthique est insuffisante sans le politique : les bonnes intentions ne peuvent rien contre la loi du profit et la pression de la concurrence vide le concept d'« entreprise citoyenne » de tout contenu. Il faut des règles et donc une autorité. Mais laquelle ? Le contrôle des mouvements de capitaux, la « clause sociale » sont à la mode. Derrière se profile l'idée d'une régulation internationale financière, monétaire, sociale, environnementale, commerciale, sanitaire... qui annonce le gouvernement mondial. Encore faudrait-il que ce gouvernement non seulement réglemente mais aussi assure une redistribution à l'échelle planétaire entre les riches et les pauvres. On n'en est pas là. Si l'on veut canaliser la mondialisation avec un gouvernement mondial, on risque d'attendre longtemps ou bien de conforter l'oligarchie et l'impérialisme au nom d'une morale tellement désincarnée à force de vouloir être trop universelle.

L'autre solution, plus réaliste et finalement moins risquée, est dans la politique des Etats : la seule force opposable au marché. Mais _ c'est le grand paradoxe de notre époque _ les Etats renoncent au moment même où ils sont les plus nécessaires. La meilleure politique économique est celle de l'homme et la mondialisation dérive du fait même du renoncement des Etats et du dépérissement du politique et non l'inverse. La mondialisation n'est pas amorale. Mais elle sert d'alibi à tout ce qu'il y a d'immoral dans la politique actuelle. Pente dangereuse : derrière la toute-puissance du consommateur-roi et du spéculateur s'annoncent la guerre économique et la crispation identitaire, bien davantage que la fin de l'Histoire.

 

La Croix, 23/01/1999